Le Roi Dragon Magazine

 Le Roi Dragon magazine
En accompagnement de mon ouvrage, un Web-Magazine intitulé "Le Roi Dragon" vient prolonger les recherches entreprises sur la compréhension de l'Esprit traditionnel.
L'auteur Philippe Doussin sera présent au Salon du Livre à Paris Porte de Versaille, Samedi 23 Mars de 14h00 à 16h00, pour une scéance de dédicace.
Il sera heureux de vous rencontrer pour échanger sur le livre, ou pour le présenter.

Autour du livre

Cette espace est dédié à prolonger l'espace du livre "Comprendre l'essence du Budo", pour recueillir tant vos réflexions que celles de l'auteur qui auront été suscitées par des échanges avec les lecteurs.

Philippe Doussin

Les grades comme jalons du parcours


Suite à une discussion très enrichissante à propos des grades avec un lecteur et pratiquant d’Aïkido, il me semble intéressant de revenir quelque peu sur ce sujet qui a rapport au chapitre « Le passage à la limite, fondement des grades et responsabilité du Gardien de la Voie » de mon livre. Ce titre laisse entendre implicitement que les grades ont un lien direct avec le processus spirituel qui est désigné dans certaines écoles Soufies par l’expression « Le passage à la limite ». Nous avons, bien entendu, discuté de cet aspect tout au long du livre, nous n’y reviendrons donc pas. Rappelons simplement qu’il est en rapport au phénomène d’intégration existentielle (que le Fondateur de l’Aïkido désigne par le terme « assimilation », cf. extrait ci-dessous), qui consiste à passer d’un état de conscience restreint à son « Moi distinct et son mouvement particulier », pour reprendre une expression taoïste, à un état où la conscience individuelle c’est fondue dans la Conscience Universelle.

« La somme de la sagesse est la totalité de la conscience.[1] »

L’intégration spirituelle est une sommation mystérieuse de toutes les particularités existentielles, consistant à intégrer tous les temps, tous les lieux, tous les êtres, comme cela est sous-entendu dans l’extrait de l’expérience spirituelle du Shaykh Lahîjî que nous donnerons en peu plus loin. Bien évidemment cette intégration ultime ne se fait pas en une seule étape, comme le souligne les extraits ci-dessous :

« Dans votre entraînement, ne soyez jamais impatient car un minimum de dix années vous seront nécessaires pour maîtriser les bases et atteindre la première marche.[2] »

« Aussi faut-il attendre l'Éveil pour que le véritable budo puisse exister.[3] »

« C'est par la descente au pays des morts d'où s'était échappée la vie d'Izanagi qu'il faut accomplir l'Eveil.[4] »

« Par exemple, dans le monde d'après la mort, les gens qui sont montés dans le troisième ciel ne voient pas le deuxième et le premier ciel qui ne sont que de la lumière. Les gens du monde du deuxième ciel, gênés par la lumière, ne voient pas au-dessus, mais ils voient très bien le troisième ciel. A plus forte raison, les esprits résidant dans le Yachimata, s'ils ne font pas des pratiques de purification, ne peuvent pas monter au troisième ciel.[5] »

C’est pour cela que le parcours dans les voies spirituelles est jalonné par des épreuves au cours desquelles s’opère passage à la limite après passage à la limite :

« Si on achève cette assimilation, on entre alors dans le monde qui suit. En achevant le service du ki de ce monde, on progresse encore, et on voit le monde suivant. En assimilant le ki de ce monde là, on achève l'ascèse. On termine alors l'assimilation et on progresse derechef dans le monde suivant.[6] »

Parce que ces franchissements surviennent sans que l’on sache comment, ni quand, comme cela se retrouve dans le processus de l’acquisition de la lecture pour lequel on ne sait pas pourquoi un individu devient soudainement lecteur, on est porté à croire que la réalisation spirituelle ne répond à aucune science. Pourtant le Fondateur de l’Aïkido affirme à ce propos :

« Il est donc nécessaire de connaître l’histoire depuis l’époque des dieux. La danse sacrée que le Grand Dieu de l’origine unique a fait naître est l’apparition des dieux. Ceci est une grande science[7]»

« Autrement dit l’aïkido change le monde de l’âme corporelle en monde de l’âme spirituelle[8].

En ce qui concerne takemusu aiki, l’âme spirituelle individuelle jaillit scientifiquement par le moyen du corps et de l’esprit.
[9] »

Et aujourd’hui dans le monde contemporain où la réalisation spirituelle a été totalement bannie de l’enseignement commun et où la science des états multiples de l’être a été intégralement rejetée par la science moderne, la plupart des individus ignorent absolument tout de la nature des transformations qui s’opèrent dans l’homme en chemin vers les états d’Union au Tao. Aussi, parmi ceux qui s’intéressent à la réalisation spirituelle, en vient-on à porter crédit à l’idée que l’accès à l’état ultime d’Union à la Conscience Universelle se produit sans aucune méthode et sans qu’il soit besoin d’user des jalons qui pourtant sont systématiquement présents dans toutes les voies spirituelles de la terre[10]. Il faut dire que l’on ne sait plus faire la différence entre expériences psychiques et expériences spirituelles, aussi certains en viennent-ils très facilement à prendre les toutes premières modifications psychiques qui se manifestent au commencement du parcours pour une expérience spirituelle et pensent avoir atteint le but ultime. En viennent-ils, alors, à professer que les jalons sont inutiles, puisque, prenant leur état comme étalon, ils pensent de bonne foi ou non, qu’on arrive au but directement sans avoir besoin d’une quelconque validation par des intermédiaires humains. Parfois le raisonnement est poussé jusqu'à penser que la réalisation spirituelle n’a nullement besoin de voies. Mais, en faisant un parallèle avec l’apprentissage de la maîtrise d’un instrument de musique classique, on va pouvoir dégager des raisonnements qui vont aider à pénétrer quelque peu la nature de la Science de l’Être. En effet, si l’on considère l’apprentissage d’un instrument de musique, on saisit sans peine que pour accéder à la Maîtrise – dans son sens le plus noble du terme – de celui-ci, on traverse plusieurs stades. Partant de l’ignorant absolu, passant par celui de néophyte, pour arriver à l’état de Maîtrise  Ce sont là les stades minimums en dessous du nombre desquels il n’est pas possible de descendre dans la mesure où il est impossible de passer de l’ignorant à celui de Maître d’un seul coup, sauf pour des êtres exceptionnels qui ont hérité de cette maîtrise par métempsychose. De la même façon on sait que pour accéder à l’état de maîtrise il faudra user son âme par l’exécution de techniques, suivre la guidance d’un Maître, franchir les étapes qui mène de l’exécution besogneuse à celle de l’exécution totalement intuitive et naturelle en surmontant les difficultés intrinsèques à l’instrument, en intégrant ses possibilités d’expression propres, bref en devenant Un avec lui. Ce dernier point signifie à la fois faire corps avec lui, mais aussi être en esprit avec lui. Mais il faut aller encore plus loin, car on sait, sans qu’il soit besoin de le démontrer par quelques spéculations que ce soit, que l’état de Maître n’est pas dévolu à tous. Il y a comme une sorte de prédestination, une affinité intrinsèque d’un individu avec la Maîtrise d’un art.

Cependant en s’arrêtant à ces simples considérations, les grades ne trouvent toujours pas de corrélation avec la progression spirituelle. Nous voulons dire, que nous n’avons mis, là, en évidence que des aspects d’ordre technique, dans la mesure où l’état de Maîtrise d’un instrument n’est pas nécessairement en relation avec le domaine spirituel. C’est un autre aspect de l’enseignement traditionnel qui fonde la raison d’être des grades (quelque soit la forme qu’ils prennent, les Dan dans les Budo Japonais, des remises d’objets, un changement de nom à chaque stade franchi, le changement de société d’initiation, etc..). Pour cela il est nécessaire de se référer à certains propos du Fondateur de l’Aïkido. En effet, celui-ci rappelle que pour atteindre l’état Takemusu aïki il faut « nouer les cordons du lien de son âme aux cordons du lien de l’Âme Universelle ». Ce point est d’une importance absolument capitale, car, et c’est cela même qui fait la spécificité et l’efficience des Voies traditionnelles, pour pouvoir nouer les cordons du lien de son âme aux cordons du lien de l’Âme Universelle, il faut être dépositaire du cordon de l’Âme Universelle.

« S’il n’y a pas le lien
Du vide du Grand Vide
Le chemin de l’aïki
Ne peut pas être connu.[11] »
Comme il vient d’être dit, ce lien est constitutionnel des Voies traditionnelles, c’est ce qui est appelé dans le Soufisme la Silsilah, la chaine initiatique, qui est une filiation transcendante avec le domaine absolument inconditionné, dont la racine, ou le pont vis-à-vis, de notre monde est le Fondateur de la Voie. Comme je le souligne dans mon ouvrage, le cordon du lien est détenu par le Do-Shu dans les Budo Japonais et entre en relation avec le pratiquant par la chaine Principe Suprême-Roi Dragon-Fondateur-Do Shu-Shian-Enseignant-Pratiquant. Le Do-Shu incarne le point d’intersection avec le domaine non-conditionné, et sa responsabilité vis-à-vis de la Voie au regard de ce dépôt qu’il reçoit par le lien du sang (le lien du sang est l’une des façons d’être dépositaire du cordon de l’Âme Universelle, mais il y en a d’autres comme nous allons le voir tout de suite) est écrasante. Kishomaru Ueshiba, rappelle dans son livre « L’Esprit de l’Aïkido » que le forgeron détient ce « cordon » enchâssé dans un autel situé dans son atelier[12]. Ce sont par des rituels de purification bien particuliers que la persistance de la présence du cordon du lien de l’Âme Universelle est assurée. En chine ce lien est appelé Chênn ou Kami en japonais[13]. C’est le terme Baraka qui le désigne en arabe, et chez les Dogons il a rapport au concept de Kikinu. C’est par cette mise en lien, Musubi en japonais, de l’âme de l’être avec l’Âme Universelle, que l’identification Microcosme/Macrocosme est assurée.

« L’acte divin primordial, c’est le fait de s’harmoniser, de s’unifier et de devenir semblable au Dieu qui est un Grand Dieu et créateur. En d’autre terme, cette méthode consiste à venir à bout de la tâche qui nous a été impartie, à progresser vers l’unification avec l’âme divine de l’esprit. C’est devenir semblable au grand univers.
Devenir l’esprit et le corps de cet univers, et pratiquer la lumière de l’harmonie est ce que, maintenant je nomme l’aïkido.[14] »

La « mise en lien » est une autre façon de parler du processus « d’intégration spirituelle » ou du « passage à la limite ». Elle a lieu lors des épreuves sanctionnant le changement de statut spirituel par l’aval des représentants de l’autorité spirituelle. Pour les Budo c’est donc lors des passages de grade que cela se produit. Il faut noter, qu’au-delà des modalités d’organisation et des démonstrations techniques par les candidats, les paroles prononcées à cette occasion par les délégués de l’autorité spirituelle sont porteuses de la puissance du Verbe au sens traditionnel du terme. D’où l’importance capitale de ces moments, sans lesquels la progression spirituelle ne peut pas avoir lieu. On peut d’ailleurs voir chaque franchissement comme l’accomplissement effectif de l’enlacement de l’une des fibres du cordon de son âme à une fibre du cordon de l’Âme Universelle, que le Fondateur de l’Aïkido désigne ci-dessous par l’expression « la Voie du Dieu de l’Origine Unique » :

« Mais en ce qui concerne le coron du lien, il faut, par la vertu de la foi, purifier le cordon de l’âme de l’univers, et nouer les cordons du lien avec le cordon de l’âme de l’univers. En d’autres termes, il faut nouer toutes les fibres du cordon de l’âme, tissées en une seule corde, à la Voie du Dieu [kami] de l’origine unique. Il est essentiel de ne pas se détacher de cette précieuse foi.[15] »

Maintenant il est important de préciser que les franchissements des différents stades ne sont pas systématiquement accompagnés d’un changement d’état de conscience. Cependant, pour les Voies disposant encore de leur efficience spirituelle, toute validation d’étape spirituelle est un acquis pour l’être, acquis qui lui donnera accès lors de ses états posthumes, aux états validés de son vivant d’individu. Mais pour certains, la progression dans la voie est accompagnée par une conscience d’être qui, petit à petit, s’imprègne progressivement et par palier des impressions de la Conscience Universelle. Généralement cela commence par des expériences spirituelles nocturnes vécues lorsque l’être accède aux états « situés » en quelque sorte après l’état de sommeil profond (l'état que l'hindouisme nomme le quatrième ou "Turiya", un état inconditionné d'Atmâ). Puis cela se produit à l’état de veille.

C’est lorsque l’on commence à vivre ces expériences qui ont rapport avec ce que les aborigènes Australiens désignent par le « Songe Éternel » que l’on en vient à comprendre ce qu’est le changement de conscience et de participation existentielle. Pour le peuple traditionnel Australien (mais cela est identique pour tous les peuples vivant une authentique doctrine de l’Unité), après avoir franchi certains stades spirituels grâce à l’enseignement traditionnel dispensé par un ensemble de sociétés initiatiques, l’homme rend actuel la possibilité d’accéder à un état de conscience où l’être « perçoit » comment un moment de vie à venir s’inscrit à la fois dans le passé et le futur, comment il s’inscrit à partir d’une intersection mystérieuse entre une existence « pré et post-temporelle » et celle irrévocablement en devenir[16]. Peter Goullart dans son livre « Le monastère de la montagne de jade » relate qu’elle est l’une des conséquences de cet état. En effet, lorsque l’être, ayant développé certains états spirituels, entre dans un nouveau moment existentiel, il « vit » par « songe » ou par une « vision » directe à l’état de veille, toute la séquence de ce moment. Je souligne, ici, que l’être « pré-vit » ce moment, pour mettre en évidence que ce n’est pas une simple expérience visuelle, mais bien une implication existentielle totale. C’est pour cela que Peter Goullart dit qu’il « subit une double peine » lorsque les évènements à venir sont pénibles, car cette expérience « pré-vécue » à l’orée d’un moment d’existence en devenir, imprime déjà de son empreinte la totalité de l’être. Lorsque la séquence embrasse un grand moment de vie de l’être, la vision devient hautement symbolique, les lieux, les êtres croisés, les objets en présences, son peints sous des formes synthétiques, dont les significations se déclineront par la suite en séquence d’évènements en rapport avec l’esprit de ces éléments symboliques. C’est ce que l’on retrouve dans le très précieux ouvrage « La Roseraie du Mystères » du Shaykh (équivalent arabe de Shihan) Mahmûd Shabestarî et des commentaires qu’en fit le Shaykh Lahîjî, où ce dernier relate certaines de ses expériences spirituelles qui ont précisément jalonnées les étapes successives de son ascension spirituelle. Nous en donnons ici un extrait qui se rapporte très directement à nos considérations :

« Shabestarî rappelle ici que l’être humain, qui a pu transcender le niveau de la multiplicité, de l’individualité et de toutes les limitations terrestres, arrive à boire le monde entier comme une coupe de vin. Il insiste sur ce point pour faire comprendre que ce que peuvent voir les possesseurs de la vision mystique est bien supérieur à ce que voient ceux qui se fondent sur la seule raison. Je vais raconter, à ce propos, ce qui m’est advenu durant une retraite de quarante jours, afin d’attirer l’attention des chercheurs en quête de perfection sur la nécessité de l’ascèse et de la démarche mystique. Je rêvais qu’au milieu d’une plaine emplie de lumière coulait un fleuve pareil à une mer. Je restais sur le rivage, cherchant je ne sais quoi. Je vis de nombreuses personnes s’agiter et courir dans une direction donnée : je pensais qu’elles se rendaient à une assemblée. Soudain, je me vis sous un grand dôme, si immense que je n’en apercevais pas les côtés. Il était si plein de lumière et de rayonnement qu’il aveuglait, il était impossible de fixer le regard sur lui. Moi, je volais sous le dôme, tellement ivre et inconscient que je ne pouvais ouvrir les yeux. Dieu le très haut versait continuellement du vin dans ma bouche, sans interruption, comme un flot qui pénétrait en moi. J’ouvrais mes lèvres et buvais ce vin sans coupe ni verre, sans couleur ni odeur. Cet état me parut durer des années innombrables. Soudain l’univers tout entier, du ciel à la terre, devint une lumière unique, presque noire. J’étais cette lumière et n’avais aucune sorte d’individualité, corporelle ou autre. J’étais science pure, et le vin dont Dieu m’abreuvait était aussi cette même lumière, sans direction ni qualité.  Je bus cent mille océans de ce vin et, en cet état, perçus que tous les saints antérieurs étaient immergés dans cette lumières, qu’ils étaient elle. J’y progressais par la connaissance. Tout à coup j’aperçus que tous les êtres de l’univers, du plus bas au plus haut degré, matériels et spirituels, étaient devenus comme le vin ; moi, je les bus en une gorgée, m’anéantis complètement et devint néant. Ensuite, je pris conscience que la réalité unique existant en toute chose, c’était moi, que tout ce qui existait c’était moi, et qu’il n’y avait rien d’autre que moi-même. L’univers entier subsistait en moi et tout était manifesté par ma manifestation[17].
Puis je revins à moi, mais restais quelques jours encore dans l’ivresse et l’inconscience.[18] »

C’est sous l’éclairage de ces considérations qu’il faut envisager ce que sous entend une expression telle que « les sens intérieurs ». Elle désigne donc des sortes d’organes subtils « précédant » en quelque sorte les organes des sens physiques, organes subtils par lesquels l’être ayant modifié sa participation existentielle perçoit une réalité préfigurant la réalité restreinte que la conscience individuelle perçoit[19]. C’est par ces sens là que les êtres ayant réalisés certains degrés spirituels perçoivent les évènements avant qu’ils ne se manifestent effectivement. Ce sont des facultés inhérentes à la progression spirituelle dont toutes les traditions de l’unité de la terre parlent. Par exemple des proches d’O’Sensei Morihei Ueshiba ont rapporté qu’alors qu’aucun moyen de communication n’était disponible O’Sensei annonça la visite d’un personnage important, ce qui se produisit effectivement. A.P. Elkin[20] rapporte quant à lui le même genre d’expérience chez les aborigènes australien. Il n’était pas rare que dans les mêmes conditions d’isolement total, un aborigène lui annonce qu’une personne bien précise était en train d’arriver. L’ethnologue Paul Coze[21] décrit exactement les mêmes phénomènes chez les indiens d’Amérique qui annonçaient spontanément la venue d’une personne. Il raconte aussi qu’à la suite de l’égarement d’un groupe d’occidentaux dans les plaines, un sage indien après être entré dans un état particulier leur raconta ce que le groupe allait vivre durant leurs pérégrinations, ce qui s’avéra parfaitement exacte à postériori.

Tout ceci permet de comprendre que la réalisation spirituelle est une très profonde transformation de l’individu, cheminant vers un état dont la conscience d’être s’ouvre à une réalité existentielle pouvant englober passé et futur, embrasser tous les espaces, percevoir dans leur essence tous les êtres[22]. Cette transformation est si ample, qu’elle ne peut pas survenir d’un seul coup, c’est pour cette raison que dans l’enseignement traditionnel l’être est considéré comme inclus dans une succession de sphères qui doivent être franchie les unes après les autres. Evidemment, tant que l’on n’a pas commencé ce cheminement, on pense pouvoir atteindre le but en une seule fois, mais dès que les premières épreuves spirituelles ont été vécues, dès que l’on a vécu l’effort incommensurable qui doit être consenti pour franchir une seule étape, on comprend l’inanité de cette idée. C’est ce qui est exprimé en substance dans le mythe de la tradition Inuit que je donne dans mon ouvrage en pages 189-190 où l’on voit Kaujjajjuk tomber d’épuisement puis se relever de nombreuse fois avant qu’il ne revête les attributs de la puissance spirituelle qui le guide et avec laquelle il est en affinité.

C’est au cours du franchissement réussi des ces épreuves que se produisent les changements de participation à l’existence, changements qui répondent à une véritable science exacte de l’être. C’est en vertu de cette nature scientifique de la transformation spirituelle, que les Voies de réalisation spirituelles ont été instituées par les êtres qui ont reçus de façon transcendante cette fonction, comme cela a été le cas pour O’Sensei.
Maintenant si l’on regarde comment une Voie est instaurée, il convient de bien faire la distinction entre les différentes étapes de son insertion dans le cours du temps. Il y a d’abord tout le temps de formation du futur Fondateur de la Voie, puis vient le temps de la transmission par le Fondateur ayant vécu le Kamigari, puis enfin les temps posthumes au Fondateur. Si l’on n’est pas vigilent quant à ces trois temps on peut en venir à commettre des confusions absolument regrettables quant au sens qu’il convient de donner aux paroles et aux actes du Fondateur, car ces paroles et ses actes n’ont pas tous le même sens au regard des deux premières étapes que nous venons de relever. Il y aurait beaucoup de chose à dire à ce sujet, mais je me contenterais de souligner uniquement un aspect qui a rapport au sujet des grades en Aïkido. C’est lorsque la discipline a pris le nom d’Aïkido que les grades ont été institués. Du temps du Fondateur, c’est lui-même qui décernait les grades, sans qu’il y ait d’épreuve particulière. Son état de clairvoyance transcendante, d’Union à la Totalité Universelle et d’identification de son âme à l’Âme Universelle, lui conférait une Autorité Spirituelle universelle qui le rendait apte à reconnaître l’état d’avancement spirituel de chacun. Comme le rapporte Kishomaru Ueshiba dans son ouvrage précité, O’Sensei mis en place les éléments techniques nécessaires à l’efficience spirituelle de l’Aïkido pour les temps où son hypostase ne serait plus manifeste. Ces éléments sont les suivants : édification d’un centre spirituelle (Temple d’Iwama) et d’un centre temporel (Hombu Dojo), délégation par filiation patrilinéaire de l’autorité spirituelle et du pouvoir temporel au Doshu, instauration d’un système de grade en remplacement du système de certificat qui prévalait avant l’instauration de l’Aïkido en tant que tel avant-guerre. Ce système de grade ne peut en aucune façon être contesté dans la mesure où c’est le Fondateur du temps de son état de parfaite clairvoyance qui l’a instauré et qu’il décernait lui-même les grades à ces élèves. Peut-être est-il possible de discuter des modalités des passages de grade en France, qui diffèrent de celles en vigueur au Japon. Mais tant que les délégués du Doshu en France (les Shihan qui reçoivent délégation de l’autorité du DoShu par cette nomination) valident celles-ci, il n’y a rien à y redire.
En outre il faudrait montrer que ce système est un obstacle à la progression spirituelle. Or je connais plusieurs Aïkidoka pour qui la progression dans les grades est accompagnée par une évolution de leur état spirituel. Rappelons à nouveau les propos du Fondateur :


« En d’autres termes, il faut nouer toutes les fibres du cordon de l’âme, tissées en une seule corde, à la Voie du Dieu [kami] de l’origine unique. Il est essentiel de ne pas se détacher de cette précieuse foi. »

Pour ma part, ce que j’ai été amené à vivre comme expériences spirituelles m’a installé dans la certitude de l’efficience spirituelle de la Voie de l’Aïkido, ce qui paradoxalement me donne à constater mon infinitésimal avancement dans la voie.



[1] « Takemusu Aïki », Morihei Ueshiba, éditions du Cénacle, Vol. II, page 106
[2] « Takemusu Aïki », Morihei Ueshiba, éditions du Cénacle, Vol. II, page 133
[3] « Takemusu Aïki », Morihei Ueshiba, éditions du Cénacle, Vol. III, page 77
[4] « Takemusu Aïki », Morihei Ueshiba, éditions du Cénacle, Vol. III, page 80
[5] « Takemusu Aïki », Morihei Ueshiba, éditions du Cénacle, Vol. III, page 54
[6] « Takemusu Aïki », Morihei Ueshiba, éditions du Cénacle, Vol. III
[7] Cf. « Comprendre l’essence du Budo », page 126 à propos du chapitre « De l’enseignement de la science intérieure ».
[8] « Takemusu Aïki », Morihei Ueshiba, éditions du Cénacle, Vol. II, page 56
[9] Ibid, page 63
[10] « Il y a des gens qui disent qu’il suffit en ce monde de vénérer le fruit de la divinité de l’origine unique. Mais est-ce bien vrai ? Les huit cent myriades de divinité sont l’histoire de l’agissement du Grand Dieu. Si on ne connait pas cette histoire, on ne comprend pas le Grand Dieu. L’Aïki ne pourrait pas être mis en pratique sans l’histoire qui commence à l’époque des Dieux. », Morihei Ueshiba, « Takemusu Aïki », éditions du Cénacle, Vol. II, page 105
[11] « Takemusu Aïki », Morihei Ueshiba, éditions du Cénacle, Vol. I, page 161
[12] Cf. « Comprendre l’essence du Budo », page 36
[13] Cf. « Comprendre l’essence du Budo », page 141 et suivantes
[14] Morihei Ueshiba, « Takemusu Aïki », éditions du Cénacle, Vol. I, page 140, 141
[15] « Takemusu Aïki », Morihei Ueshiba, éditions du Cénacle, Vol. II, page 75
[16] « Alors en cassant notre petite coquille, on peut déposer le vaste univers (la vie divine) dans le ventre. Par conséquent, on comprend que le présent contient le passé très ancien, et dans le passé très ancien réside le présent, mais aussi, que dans le futur, il y a le présent, et dans le présent, le futur. » Morihei Ueshiba dans « Takemusu Aïki », Morihei Ueshiba, éditions du Cénacle, Vol. II, page 101
[17] Le Fondateur de l’Aïkido a parlé de cette identification à l’Univers de la façon suivante : « Chaque jour je m’entraine à me détacher des choses, et se faisant, j’ai vu mon corps de lumière … Moi Ueshiba, je me suis interrogé et j’ai su. C’est parce qu’il y a l’univers en moi. C’est parce qu’il y a tout. Parce que l’univers est moi-même. Parce que je suis l’univers moi-même, je ne suis pas. », Takemusu Aïki, Morihei Ueshiba, éditions du Cénacle, Vol. I, page 62.
[18] « La Roseraie du Mystère, suivi du Commentaire de Lahîjî », Shabestarî, Editions Sindbad
[19] D’où l’expression Taoïste « saisir les fils du devenir, avant l’être, alors qu’ils sont encore tendus sur le métier à tisser cosmique »
[20] « Les aborigènes australiens », Editions Gallimard
[21] « L'Oiseau-Tonnerre: paysages et magie Peaux-Rouges », Ed. Je Sers
[22] « Quoique takemusu aiki consiste à absorber l’histoire de l’âge des dieux en son corps pour en faire sa propre chair, il faut également s’imprégner du temps et de l’espace » Takemusu Aïki, Morihei Ueshiba, éditions du Cénacle, Vol. II, page 63.

A propos de la dimension « internationale » d'une Doctrine de l’Unité


Nous entendons ici le mot « inter-nationale » en prenant le sens de la "nation" telle qu’elle est envisagée par le peuple amérindien.
Dans notre ouvrage « Comprendre l’essence du budo » au chapitre « à propos du chamanisme et de la réincarnation » en page 100, nous disions ceci :

« Ces doctrines, pour ne considérer que celles-là, sont des doctrines de l’unité d’une complexité telle, qu’elles demandent le cheminement de toute une vie dans les sociétés d’initiation dispensant un enseignement existentiel intégral, pour espérer accéder à sa plus haute intelligibilité et à sa plus profonde participation existentielle. Cette complexité implique aussi qu’elle n’est jamais détenue par un seul homme, et l’on peut même dire qu’elle est soutenue par toutes les âmes du peuple qui la vit. C’est pour cela que lorsque l’on se tourne vers un groupement d’homme vivant encore en très étroite relation avec la nature, il ne faut pas oublier que nous les regardons avec un point de vue conditionné par notre propre éducation qui aujourd’hui est dominée par une tendance assez marquée vers une conceptualisation de l’existence entièrement matérialiste et qu’il n’échappe pas à des partis pris inhérents aux mouvements de notre propre histoire. Il serait très présomptueux de considérer que notre système de lecture de l’existence ne nous laisse pas dans une grande ignorance de certains domaines et qu’il ne nous a pas conduits à perdre certaines connaissances que nos ancêtres détenaient. Nous devons donc prendre garde à ne pas tirer de conclusions trop hâtives quant à la nature de la doctrine d’un peuple car, pour toutes sortes de raisons, nous ne voyons généralement qu’une portion infinitésimale de ce qu’elle est en essence, soit parce qu’elle ne nous a pas été transmise par la volonté même du peuple, soit parce que nous n’avons pas appréhendé la dimension véritable de celle-ci. Par exemple, nous pouvons être en présence d’une simple tribu qui a en charge de vivre et perpétuer un aspect particulier d’une doctrine beaucoup plus vaste tenue en intelligence par un ensemble de tribus. De la même manière tout un peuple peut n’être en charge que d’un éclairage particulier de la tradition vécue dans son intégralité par un groupe de peuples ayant une origine commune. »

Cela rejoint parfaitement les propos de l’anthropologue A.P. ALKIN, dans son livre « Les Aborigènes australiens » en page 214 :

« Pour obtenir la relation complète des grands mythes et voir accomplir tous les rites qui s'y rapportent, il faut se rendre successivement dans chaque groupe et dans chaque tribu ou pour mieux dire, dans chaque loge. Chacune des loges est gardienne d'un des chapitres du récit, des rites et des sites qui sont associés avec cette partie de la légende. Mais comme ce sont les sanctions rituelles et sociales dans leur ensemble et la conservation présente et future du mythe dans son intégralité qui garantissent la continuité temporelle du culte, et comme seules la connaissance globale du mythe et la célébration complète des rites peuvent maintenir les premières et assurer la seconde, il importe donc que chaque « loge » remplisse à fond le rôle qui lui est imparti. Dès lors, la vie cultuelle lie les groupes et les tribus à la manière des maillons d'une chaîne. »

En se tournant maintenant du côté de l'Amazonie, l'ethnologue Patrice Bidou relate dans son article ("Représentations de l'espace dans la mythologie tatuyo" In: Journal de la Société des Américanistes. Tome 61, 1972. pp. 45-105) la difficulté qu'il y a de saisir la conceptualisation de l'existence d'un groupe d'homme, tant en raison de la répartition du savoir que de l'écart très important du degré de savoir des individus :


« La structure segmentaire de la société Tatuyo joue un rôle important en ce qui concerne l'organisation du savoir des individus ; le fait d'appartenir à un segment plutôt qu'à un autre, entraîne une vision particulière de soi-même et de la totalité, aux différents niveaux de son expression sociale et symbolique. Cela peut aller d'une simple différence de "coloration" dans la lecture de l'univers jusqu'à des écarts importants voire des interprétations qui s'opposent complètement. Cela est particulièrement pertinent, par exemple, entre les segments situés sur les bords mêmes du Pira-Parana (le centre du monde) et ceux qui vivent éloignés à l'intérieur de la forêt ; ou encore en prenant un autre axe, entre les segments de haut rang et ceux du bas de l'échelle. 
...
Tous les Tatuyo ont une culture commune, une langue commune, ils font ensemble les mêmes rituels, disent les mêmes incantations, connaissent les mêmes mythes. Mais la signification de l'univers symbolique mis en jeu par ces différentes activités sociales dépend du savoir de l'individu. Un mythe en soi, ce n'est pas grand chose, à la limite de sa plus simple lecture c'est juste une histoire comme çà, une fable avec en conclusion une petite morale. En fait un mythe n'est qu'un support ; sa lecture dépend du degré de savoir de celui qui le dit ou l'écoute. C'est le lieu de tout le réseau des corrélations paradigmatiques et syntagmatiques qu'il met en jeu, l'extension et la densité de ce réseau dépend du savoir de chacun.
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Ainsi si l'on tient compte de ces deux variables — position de ou des informateurs au sein d'un certain segment [le segment dont il est question ici a rapport à une partie du peuple ou de la tribu considérés] et qualité du savoir très variable d'un individu à l'autre — nous voyons qu'il est illusoire de vouloir rendre compte de la conceptualisation de l'univers « selon les Tatuyo ». Autrement dit il n'y à pas une « pensée tatuyo moyenne » ou une « compréhension tatuyo type » ; vouloir ignorer la complexité de l'expression d'un groupe — aussi petit soit -il — ne peut aboutir qu'à une abstraction, une construction déformante de la réalité, faite de l'extérieur à partir de morceaux recueillis ici et là. »



De cœur en cœur jusqu'au cœur du Monde, le concept "I Shin Den Shin"


Cette étude fait suite à une discussion avec l'un de mes élèves, lors de laquelle il a été question de la fonction du Do Shu de l'Aïkido.

Or, parce que l'éducation de l'homme contemporain n'inclut plus la transmission de la science visant à transformer son degré de conscience et sa participation existentielle au monde, il est devenu très difficile de comprendre la nature de l'enseignement traditionnel, même pour les individus qui sont engagés dans la pratique d’un art ou d’une science de cette nature. Si bien qu’il devient très difficile de comprendre la fonction du Gardien de la Voie (Do Shu) et de pouvoir mesurer l’importance fondamentale de son simple acte de présence en ce monde par rapport à l’efficience spirituelle de la Voie. Dans mon ouvrage “Comprendre l’essence du Budo” ce sujet a déjà été abordé dans le chapitre “Le passage à la limite, fondement des grades et responsabilité du Gardien de la Voie”. Cependant, voici quelques éléments venant compléter ce qui a été dit.

Kishomaru Ueshiba dans son ouvrage “L’Esprit de l’Aïkido” en prenant pour exemple le Forgeron de sabres japonais, rappelle que c’est par les Kamis enchâssés dans l’autel de la forge que l’artisan traditionnel établit un lien subtil avec ceux-ci de manière à pouvoir développer ce qu’il appelle le Kan (intuition). L’idéogramme servant à désigner cet état est 勘 qui se trace en écriture ancienne :


En étudiant cet idéogramme, on peut cerner la nature de l’intuition dont il est question. Il est composé de trois radicaux, une bouche articulant une pensée, un signe désignant la notion d’union à ce qui est semblable pour former une paire, enfin la force incarnée par un tendon. On peut donc interpréter cet assemblage comme la parfaite conformité (le radical inférieur gauche) de l’action (le tendon) avec une idée d’origine transcendante (la bouche située en haut). 

Dans mon livre je rapporte, à travers une exploration des doctrines traditionnelles, que cet enchâssement est une des prérogatives des Voies traditionnelles, que la possession de ce que nous pouvons appeler “Influences Spirituelles” est ce qui assure l’efficience spirituelle d’une Voie traditionnelle. Je rappelle aussi que O’Sensei Morihei Ueshiba désigne ces Influences Spirituelles par l’expression “Cordons du lien de l’Âme” et explique que le pratiquant doit nouer les cordons du lien de son âme aux cordons du lien de l’Âme Universelle pour pouvoir accéder à l’état Takemusu. Cet état est celui où le pratiquant développe la faculté du Nen, c’est-à-dire un état de parfaite clairvoyance transcendante, où les techniques jaillissent spontanément dans le cœur du pratiquant suivant la situation considérée. Or la proximité avec les cordons du lien de l’Âme Universelle en Aïkido est rendue possible par l’association du temple d’Iwama et de la présence effective sur Terre du Do Shu. Ce que l’on peut dire c’est que les cordons du lien de l’Âme Universelle peuvent être vus comme constitués de deux torons, l’un représentant la filiation humaine avec la composante immortelle d’une entité Primordiale qui doit être envisagée comme l’Ancêtre Primordial de l’humanité (c'est l'affaire du Temple d'Iwama), l’autre représentant la filiation humaine avec les composantes psychiques permanentes de cet Ancêtre (c’est l'affaire du Do Shu qui détient ces composantes grâce au processus de métempsychose). C’est en vertu de cette double filiation que le Fondateur dit : 
  • « Lorsque je pratique, l’endroit où je me tiens se trouve au centre du ciel et de la terre. Le premier pas que je fais lorsque j’avance mon pied gauche me relie à tous les ancêtres physiques et spirituels, au commencement même de la création. (“Aïkido : Enseignements secrets”, page 141) »
L’efficience spirituelle de toute Voie a rapport avec l’accès à un état où l’être développe le Kan-intuition dont nous venons de parler, faculté qui lorsqu’elle s’exprime dans sa plus haute efficience permet de “ saisir les fils du devenir, avant l’être, alors qu’ils sont encore tendus sur le métier à tisser cosmique ” comme le souligne la tradition Taoïste. Il n’est donc ici nullement question d’expertise technique, ni de faculté d’ordre psychique (comme par exemple la possibilité de guérison des maux individuels par un mode opératoire n’ayant pas recours à la vision directe), mais bien de la faculté de recevoir directement en son cœur une connaissance qui s’exprimera suivant trois puissances mystérieuses : une Parole Sacrée, une Manière d’être Parfaitement harmonieuse, un Entendement et un Discernement Clairvoyant. Il semble que la vision intérieure couplée à la faculté d’action dans un domaine non sensible soient précisément ce qui caractérise les états véritablement spirituels et c’est certainement pour cette raison que l’idéogramme Tao en écriture archaïque comporte un œil et une main : 


Pour revenir à la distinction qu’il convient d’opérer entre les facultés d’ordres psychiques et les facultés spirituelles, il semble régner aujourd’hui une grande confusion à ce sujet. Pourtant on peut comprendre que la réalisation d’actions se conformant à une méthodologie apprise préalablement et répétée suivant une méthode analytique et un processus discursif (même si une vague intuition intervient) a rapport à une faculté d’ordre psychique, alors que la réalisation d’actions opérant le rétablissement de la concorde grâce à une vision directe et immédiate de la réalité transcendante de la situation a apport à une faculté d’ordre spirituel.
A prenant l’exemple des pratiques médicinales, que ce soit en Afrique, en Amazonie, en Australie, en Extrême-Orient, chez les Amérindiens, etc.. les véritables thérapeutes sont des êtres dont l’œil intérieur s’est ouvert suite à un long apprentissage traditionnel. Voici, par exemple, ce que rapporte une anthropologue à propos de l’individu désigné comme thérapeute chez les Letuamas d’Amazonie :

  • « La période d'initiation dure trois ans. Peu à peu, l'esprit devient clairvoyant et le jeune homme-jaguar découvre les secrets de l'origine de la vie, du monde, des hommes, des animaux et des plantes. Dans ces moments fondamentaux, il découvre des connaissances à la fois positives, magiques et surnaturelles qui sont codifiées dans la substance symbolique des récits mythiques. ("Les Latuamas, Gens de l'Eau", Milagros Palma, Editions Côté-Femmes) »

Il est important de signaler que l’homme-jaguar n’est pas le détenteur de l’Autorité spirituelle, c’est le Kumu Celui qui sait et peut” ce qui renvoi d'ailleurs à l'idéogramme ancien du Tao car l'être sait par l’œil intérieur et peut par une main transcendante. Cette remarque à propos du Kumu pour rappeler que les fonctions spirituelles sont variées et dans les peuples vivant une doctrine de l’Unité, elles sont parfaitement identifiées et reliées à un réseau institutionnel reproduisant la Cohésion Universelle.

Il a déjà été précisé dans le post précédent ainsi que dans mon ouvrage, que la réalisation spirituelle est l’établissement de l'identité entre le microcosme et le macrocosme, ce qui se traduit sur le plan existentiel par l'accès à un état de vie où il n'est plus possible d’opérer une distinction entre intérieur et extérieur. Or cette transformation considérable se construit par l'union de son âme à l'Âme du Monde en nouant les cordons du lien de son âme individuelle aux Cordons du lien de l'Âme Universelle. Si cette opération est rendue nécessaire, c'est que l'individu ne dispose pas à sa naissance d'une âme en parfaite relation d’identité avec l'Âme Universelle, même s'il dispose intrinsèquement de certaines composantes constitutionnelles le mettant en relation (de façon inconsciente tant qu’il n’a pas atteint certains états spirituels) avec le domaine non affecté par la mort. C’est en vertu de l’état non encore “apparentable” de son ki avec le Ki Universel, qu’il doit disposer non seulement d'une proximité avec les Cordons du lien de l'Âme Universelle mais aussi des techniques transformant son âme pour qu’elle puisse se fondre en l’Âme Universelle. Or c'est précisément ce dont sont dépositaires les Voies traditionnelles. 

Une institution, une science, un art, peuvent être qualifiés de Voies traditionnelles précisément parce qu’elles ont reçu lors d'un évènement non-ordinaire la charge de ces cordons du lien et de la transmission des techniques. Par exemple, chez les Sioux, ce qui est source des influences spirituelles, pour tous les rites de nature ésotériques, c'est le Calumet Sacré, qui est un véritable autel portatif. Le premier Calumet Sacré leur a été remis par la Femme Bisonne Blanche et ils ont reçu successivement sur leur cycle d’humanité sept grands rites. Chez les chrétiens c'est le sang du Christ recueilli dans le Graal qui est le lien avec l’Âme Universelle. En Afrique occidentale c'est le Nyama (l’équivalent de la part psychique du Ki) de l'Ancêtre primordial mort sous forme de serpent lors de sa métamorphose contrariée (mais ressuscité par la suite) qui est enchâssé dans un masque ou un mât image du corps de la victime. En Amazonie c’est la flûte sacrée Yurupari qui est un substitut du Serpent Mythique (Grand Anaconda) incarnant l'aspect immortel de la vie ou encore ce qui relie notre monde au degré Permanent de l'Existence Universelle. Cette flûte sacrée fut remise aux Latuamas par les Ayas qui sont les ancêtres mythiques de ce peuple, ou pour le dire autrement, qui sont les entités spirituelles régentes de ce peuple.
A travers tous ces éléments, on perçoit que les choses sont toujours beaucoup plus complexes et subtiles qu’on ne le pense au premier abord, mais on perçoit aussi que tout ce qui a rapport au spirituel répond à une organisation rigoureuse et parfaitement scientifique, parfaitement technique pourrions dire. C’est pour cela que le Fondateur de l’Aïkido dit :

  • « La danse sacrée que le Grand Dieu de l’origine unique a fait naître est l’apparition des dieux. Ceci est une Grande science.»

Ainsi, on peut maintenant comprendre que le Do Shu en tant que relais avec le Ki Universel (l’Âme Universelle) par son Ki, ayant une part de celui de ses antécédents (dont celui du Fondateur) est le Gardien des Cordons du lien de l’Âme Universelle. C’est par métempsychose que les descendants du Fondateur reçoivent au sein même de leur structure constitutive les cordons du lien, et lorsque l’un d’eux est désigné Do Shu il devient le “Lieu-Tenant” (au sens exact du mot) des Cordons du lien de l’Âme Universelle. Mais pour qu’un individu pratiquant d’une Voie (pour les Voies disposant d’un Gardien Humain, pour les autres les conditions sont différentes) puisse commencer à se mettre en lien avec ces Cordons, plusieurs conditions doivent être remplies : reconnaître l’autorité spirituelle du Do Shu; mettre son cœur symbolique en affinité avec le cœur symbolique du Do Shu; tous les intermédiaires délégués par le Do Shu et délivrant les Dan doivent être dans cette même disposition existentielle vis-à-vis du Do Shu. Si ces conditions sont remplies, le processus de transformation spirituelle peut devenir opérant au fur et à mesure que le cheminant franchit les étapes jalonnées par les grades. 

Il faut ajouter que la responsabilité spirituelle du Do Shu et les implications subtiles qui en découlent sont écrasantes, car il doit mettre en permanence son cœur symbolique dans une relation d’affinité absolue avec le Cœur des précédents Do Shu et du Fondateur, qui est lui-même en relation d’Identité avec le Cœur du Monde. Cette orientation d’esprit et la nature particulière de son Ki le mettent nécessairement en lien avec le monde non-sensible et avec des forces d’un ordre non-ordinaire, ce qui le fait participer (de façon consciente ou non) à des domaines où des forces considérables s'expriment. L’ethnologue Patrice Bidou fait état des conséquences du poids de ce genre de responsabilité dans une étude sur un peuple d’Amazonie :

  • « Quand on sait, toutes les activités : chasse, pêche, l'abattage d'une chagra [lieu de culture traditionel], la construction d'une maloca [Grande maison de famille], la participation au rituel, la récitation d'un mythe, etc., ont une signification très forte et mettent en jeu tout un ensemble de rapports nécessaires entre la personne et l'univers “surnaturel”. C'est la source de maints dangers, l'obligation de maintes observances. Le Payé [homme ayant atteint de hauts degrés spirituels] est quelqu'un qui doit être constamment vigilant, qui ne « dort que d'un œil ». Les grands Payé que nous avons rencontrés présentaient tous des signes d'une grande tension psychologique. Certains individus préfèrent et s'efforcent de ne pas acquérir de savoir, ils préfèrent ignorer tout ce qu'implique ce qu'il font ; ils peuvent ainsi vivre « tranquillement » dans un monde certes peu signifiant mais aussi ne présentant que peu de danger. (“Représentations de l'espace dans la mythologie tatuyo”, In: Journal de la Société des Américanistes. Tome 61, 1972) »